Dans une chronique des Echos du 3/09, Mr Fabra donne une vision différente de celle donnée habituellement à propos des délocalisations: la cause en serait non pas les bas salaires mais la répartition, chez eux, de la valeur ajoutée structurellement très favorable aux apporteurs de capitaux.

Note de Tubbydev: Au final, c’est toujours pour avoir plus de profit non ?? ET a priori, celon Mr Fabra les problèmes de l’installation sur place (plutôt que de la sous-traitance à un partenaire) sont assez négligeables ;-))

L’article:

Bien que les récriminations, protestations, indignations actuellement proférées à l’encontre des délocalisations présentent un certain air de déjà-vu-et-entendu (où l’on reconnaît les vieux réflexes dirigistes et protectionnistes de toujours), le débat n’est plus du tout celui d’hier. L’importance des enjeux a pris de court la plupart des acteurs, grands et moins grands.
Enjeu pour chaque salarié en particulier. La plupart des fonctions, à commencer aujourd’hui par celles qui s’exercent dans le vaste domaine de ce qu’on appelle la nouvelle économie de la connaissance (« knowledge economy »), peuvent être accomplies à distance. Une excellente « formation permanente » ne sera vraisemblablement pas, n’est déjà plus, une garantie suffisante pour garder son poste de travail, et ne pas le voir confié par son employeur à un spécialiste hautement qualifié, de nationalité et de résidence indienne, chinoise ou malaise, sans parler des Russes qui attendent à la porte. Ils sont couramment rémunérés aux alentours de 6.000 euros par an (1).
La vision optimiste du meilleur (ou du moins inacceptable) des systèmes économiques possibles, l’économie de marché mondialisée, est en train de rencontrer ses limites : il est de moins en moins évident que le fameux processus de la destruction créatrice à la Schumpeter soit aussi efficace qu’on le suppose. Et si la suppression des emplois annonçait la dévitalisation des industries plutôt que leur renouvellement ?
Ce n’est pas à la comparaison du niveau en effet très bas des salaires en Chine par comparaison aux nôtres qu’il convient de s’attacher. Je serais tenté de dire que ce point est secondaire. Par lui-même, il ne serait pas décisif. Le facteur déterminant, c’est que dans les pays émergents, la masse salariale est aussi relativement faible par rapport au profit. Cela a pour effet de pousser artificiellement vers le haut tout notre système de benmark. Pourquoi ? Parce que les résultats consolidés des sociétés les plus performantes sont dopés par le rendement de leurs investissements dans les économies émergentes. Ce rendement correspond à une part de la valeur ajoutée de l’entreprise généralement beaucoup plus élevée que celle qui est allouée aux apporteurs de capitaux dans les économies les plus mûres.
L’accélération depuis quelques années du mouvement de délocalisation – les maquillages étant désormais plus surveillés – traduit la difficulté croissante que rencontrent les sociétés cotées à New York, à Londres, à Paris, etc., à satisfaire, sur place, aux taux de rentabilité exigées par les marchés financiers. Dans ces circonstances, un accord comme celui que Nicolas Sarkozy a conclu avec Vivendi – un avantage fiscal dérogatoire fondé sur la faculté de déduire la charge fiscale des filiales « en échange » de la création en France de quelques centaines d’emplois – est un mauvais signal.
Une autre considération essentielle entre en ligne de compte. David Ricardo (1817) dont le nom symbolise à lui seul les avantages du libre-échange, explique pourquoi il faut entièrement les attribuer au jeu de l’avantage comparatif. Voilà le Portugal qui échange son vin contre les tissus d’Angleterre. Ricardo prend soin de raisonner sur l’hypothèse où le Portugal serait plus « compétitif » (comme on dirait aujourd’hui) que son partenaire commercial à la fois pour la production vinicole et la production textile. Pourtant, le Portugal renonce (du seul fait de l’orientation spontanée des courants d’échange) à cette dernière où l’avantage sur le fabricant anglais est moins net que pour le vin. De cela il résulte qu’en produisant davantage de vin dont une partie sera exportée vers l’Angleterre, il obtiendra en échange davantage de tissus que s’il consacrait lui-même à leur fabrication le capital qu’il affecte à la production du vin destiné à l’exportation.
Notons au passage que la compétition ainsi entendue a peu de chose à voir avec le mercantilisme agressif (débouchant sur la « guerre économique ») que nous connaissons en réalité. Mais, à la lumière de ce qui se passe sous nos yeux, le plus éclairant de la contribution de Ricardo vient après ce célèbre passage sur l’avantage comparatif. Leur illustre aîné fait remarquer que cette redistribution des tâches ainsi imposée silencieusement par les courants d’échange – redistribution favorable, remarquons-le, à l’emploi, y compris en Angleterre, ici le pays globalement le moins performant -, elle n’est pas conforme aux intérêts des « capitalistes » anglais. Ni, du reste, à ceux des consommateurs portugais.
Pour ce qui concerne les capitalistes d’abord cités, ils tireraient meilleur parti de leur capital en transférant sur le sol portugais la fabrication des tissus qu’ils vendent aux Portugais ! Pourquoi ne le font-ils pas ? Pour des motifs de prudence mais, surtout, nous dit Ricardo, pour des raisons d’attachement naturel à son lieu de naissance. Notre auteur se félicite hautement de ce choix. Voici la réalité : le théoricien par excellence du libre-échange suspend les bienfaits de son système à l’affectif des agents économiques. Même dans l’abstraction, le système n’est pas bouclé. Disons qu’un grand pas serait fait si l’Etat moderne s’abstenait de privilégier les sociétés en leur permettant de se transformer en holding. Au nom de la mondialisation, on leur donne les moyens de jouer sur deux tableaux et de mettre partiellement en échec le rôle salutaire du libre-échange.
Sur la base de l’analyse ricardienne, où le marché joue pleinement son rôle à la condition que les capitalistes ne poussent pas jusqu’au bout le souci de leurs intérêts, on pourrait bâtir une économie internationale où le libre-échange serait l’instrument privilégié du plein-emploi. La religion de la compétitivité forcenée cesserait d’apparaître rationnelle. Mais l’économie dite mondialisée préfère servir les intérêts des capitalistes aux comptes consolidés. L’avantage supplémentaire qui doit bien en résulter pour certains consommateurs est-il suffisant pour compenser le chaos programmé ?

PAUL FABRA est éditorialiste

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