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«Bonjour paresse» fait l’éloge d’une oisiveté que la majorité des salariés ne peut s’offrir.
Paresse de classe

Par Philippe ASKENAZY et Thierry PECH

jeudi 30 septembre 2004

l y a des livres dont le succès est plus intéressant que le contenu. Disons-le clairement, c’est le cas de Bonjour paresse (1) qui surfe de manière discutable sur un mal social véritable et étendu. Sur le fond, les développements de Corinne Maier, économiste à mi-temps chez EDF et psychologue, tiennent de ce que l’on appelait autrefois le «discours de classe». Non seulement EDF n’est certainement pas l’enfer capitalistique et managérial qu’elle prétend, mais les «solutions» avancées par l’auteur (mi-temps alimentaire et, pour le reste, peinture, lecture, campagne et souci de soi) trahissent clairement leur environnement sociologique. Sous couvert de critiquer les dérives générales du capitalisme contemporain, Bonjour paresse s’adresse en réalité à ses pairs : les cadres des grandes entreprises, et singulièrement des grandes entreprises publiques.

Loin de nous l’idée de leur jeter la pierre. Au contraire, la démotivation qui atteint aujourd’hui ces catégories devrait attirer l’attention des responsables. Mais, sans même songer aux chômeurs à qui cet appel à la paresse paraîtra peut-être déplacé, on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour tous ceux qu’affectent aujourd’hui l’intensification du travail, la dégradation des conditions de travail, le développement du flux tendu et du juste à temps, et qui n’ont pas le niveau de revenu nécessaire pour se retirer la moitié du temps dans le sein des chastes muses ou pour aller lire Proust à la campagne. Ceux-ci ne travaillent pas chez EDF, mais dans des entreprises généralement plus petites. Contrairement à ce que l’on croit, les maladies professionnelles et les accidents du travail qui les concernent ne sont pas tant de nature psychologique que de nature physique, et ils ont crû de manière sensible ces dernières années sans que ni les pouvoirs politiques, ni les chefs d’entreprise, ni les mouvements sociaux ne s’en émeuvent plus que ça.

Reste que ce contexte de grogne étouffée favorise objectivement le succès des messages les plus simplificateurs. Et il est peut-être à craindre que, dans certaines catégories de la population active, la démobilisation finisse par faire cause commune avec des modes nouveaux de résistance passive. La critique du capitalisme va-t-elle voir se développer dans les prochaines années, à côté des radicalités anciennes et nouvelles, une figure de l’antihéros boudeur, plus saboteur que «ludiste», plus démissionnaire que révolutionnaire, plus renonçant que militant, et peut-être au final ­ ironie de l’histoire ­ localement plus redoutable ? Ce scénario n’est pas à exclure, en tout cas en France. Mais il concernera surtout ceux qui disposeront d’une réelle autonomie dans leur travail, qui auront accès à des statuts d’emploi relativement stables et protégés, et qui s’autoproclameront le cas échéant porte-parole de la précarité et des «petits». Lesquels n’auront que leur bulletin de vote pour s’exprimer.

Compris dans toute son étendue, le mal-vivre au travail appelle à la fois une analyse complète et des propositions constructives pour l’immense majorité des salariés français qui ne peuvent se payer le luxe de «tirer au flanc», pour reprendre le vocable des économistes théoriciens. Il est urgent, dans l’intérêt commun des entreprises et des salariés, de combler un terrible oubli des nouveaux modes de production : l’organisation du travail. Le discours managérial dominant, ces dernières années, a masqué la dureté croissante du monde du travail sous des promesses ambiguës d’autonomie, de responsabilité ou de créativité : il désignait pour partie des évolutions réelles et parfois profitables, mais aussi, dans une plus large mesure, une rhétorique de circonstance. Si nous voulons sortir de cette illusion dangereuse et du mal qu’elle laisse se développer en sourdine, deux pistes pourraient être explorées. La première concerne les entreprises elles-mêmes qui ont intérêt à investir ces matières, moins en stimulant le «patriotisme d’entreprise» que, plus modestement, en faisant un peu d’ergonomie et en considérant les activités du point de vue de ceux qui les réalisent. Cet intérêt est également un intérêt collectif : au moment où l’on cherche à faire des économies sur le budget de l’assurance maladie, la lutte active contre les maladies professionnelles et les accidents du travail ­ dont on sait qu’ils pèsent pour une part non négligeable sur le régime général et non seulement sur la branche travail ­ devrait être sérieusement réévaluée. Dans le secteur privé, environ 45 000 personnes par an sont victimes d’un accident entraînant une incapacité partielle permanente de travail. Sur le plus long terme, le choc du vieillissement de la population active ne sera économiquement soutenable que si le travail lui-même le redevient.

La deuxième piste consiste à créer de fortes incitations financières à la réorganisation du travail et à la prévention. Réduire la dangerosité du travail passe par l’élimination de ses sources : lieux de travail non pensés, absence de formation, ennui, ordres contradictoires… Ces désordres du travail font eux-mêmes partie des causes de la démotivation et du malaise global. Sanctionner financièrement les entreprises dangereuses, réduire les cotisations des plus vertueuses et responsabiliser le donneur d’ordre peut donc tout à la fois convaincre les employeurs de choisir la prévention, servir de levier pour une amélioration globale des conditions de travail et plus généralement sensibiliser à nouveau les décideurs aux enjeux de l’organisation du travail. Ces mécanismes sont à l’oeuvre avec d’excellents résultats et des salariés satisfaits de leur travail dans de nombreux pays et nos voisins proches comme la Belgique les introduisent.

Au contraire, préconiser la paresse comme forme de résistance au monde comme il va, avec l’objectif explicite d’en précipiter la fin et d’accélérer l’avènement d’une société où chacun cultiverait son jardin, n’est pas seulement une réponse régressive : c’est accréditer artificiellement l’image erronée d’une France «flémarde» et ajouter encore au mépris dans lequel les nouvelles organisations ont tenu le travail ces dix dernières années. Ne peut-on, ne doit-on pas plutôt considérer que la véritable utopie serait de faire du travail lui-même ­ et non de son contournement ­ un des instruments de la réalisation de soi ?

(1) Editions Michalon

Philippe Askenazy économiste, chargé
de recherche au CNRS
et Thierry Pech secrétaire général de la République
des idées.

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